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RSE : le risque du « paravent »

Beaucoup d’entreprises prennent des initiatives dans le but d’améliorer le bilan social et environnemental de leurs salariés. Processus volontaire, la RSE est une véritable stratégie mise en œuvre grâce à des pratiques en interne, mais aussi avec les partenaires de l’entreprise. Or certaines sociétés n’hésitent pas à développer des stratégies RSE pour masquer des pratiques contraires aux enjeux sociaux et éthiques dans leurs activités.

En juin 2017, le président américain Donald Trump a annoncé que les États-Unis allaient se retirer de l’Accord de Paris. De nombreux chefs d’État avaient alors tenté de lui faire entendre raison, notamment lors du G7 à Taormine. Mais le président américain était resté ferme, indiquant que l’Accord était « inéquitable et nuisible aux travailleurs américains », notamment dans les secteurs de l’automobile, du ciment, du charbon et du gaz naturel. Dès l’annonce, les dirigeants de 30 entreprises américaines telle The Dow Chemical Company ont signé une lettre ouverte dans le célèbre Wall Street Journal, appelant les États-Unis à rester dans cet Accord et à tout faire pour lutter contre le changement climatique, sous peine de voir la croissance économique faiblir et la création d’emplois fortement diminuer.

Le double jeu de certaines entreprises

Or, dans le même temps, The Dow Chemical Company soutenait le lobby américain The Industrial Energy Consumers of America qui opérait pour pousser l’administration Trump à sortir de l’Accord de Paris.

Ce cas de double jeu n’est pourtant pas rare. Dans les colonnes de la Harvard Business Review, le sénateur de Rhode Island, Sheldon Whitehouse, a dénoncé l’hypocrisie d’une compagnie pétrolière et d’une manière générale le « paravent » de la RSE (ou Corporate Social Responsability) qui permet aux entreprises « d’acheter leur crédibilité avec de belles paroles, tout en utilisant la discrétion du lobbying pour écraser toute menace d’action bipartisane ».

Si la responsabilité sociétale des entreprises était il n’y a pas si longtemps encore considérée comme un effet de mode, une utopie, voire un « gadget », elle fait maintenant partie intégrante de la stratégie d’un grand nombre d’entreprises. En 1970, Milton Friedman publiait dans The New York Times Magazine un article devenu célèbre, « La responsabilité sociale des entreprises est d’augmenter leurs profits », dans lequel il parlait « d’hypocrisie destinée à abuser le public ». En 1992, douze sociétés du Fortune 500 avaient publié un rapport sur la RSE et le développement durable. Aujourd’hui, elles sont deux tiers à publier leurs rapports sur la transition écologique et à parler de leurs activités liées au respect de l’environnement.

Malgré cette avancée bien réelle, de nombreux problèmes demeurent et des efforts sont encore nécessaires pour améliorer la situation environnementale. L’Alliance for Research on Corporate Sustainability a ainsi décidé de former une équipe d’experts pour la rédaction d’un manifeste qui devra inciter les entreprises à augmenter leurs efforts RSE. Le 12 novembre 2019, Mindy Lubber, présidente de l’organisation Ceres, publiait un article invitant les dirigeants d’entreprise à mener une véritable politique en faveur du climat. Elle soulignait que cette politique devait être la priorité des dirigeants d’entreprise qui pourront réellement influencer les législateurs.

Vers la RPE (responsabilité politique d’entreprise)

Les auteurs du manifeste vont en fait plus loin que la RSE et souhaitent, à court terme, mettre en place une véritable responsabilité politique d’entreprise (RPE). La RPE se manifeste par deux postures : d’une part, l’entreprise dévoile ses activités politiques ; d’autre part, elle plaide pour des politiques publiques dont l’objectif est de faire progresser la société sur les plans social et environnemental.

Ce souci de transparence doit être effectif autant dans le domaine de l’environnement que dans celui de la politique. À l’image du cas de The Dow Chemical Company, évoqué plus haut, qui décrédibilise la notion de RSE, c’est l’hypocrisie d’un grand nombre d’entreprises qui est ici visé : ce double jeu qui permet de masquer des intérêts privés en totale inadéquation avec les objectifs environnementaux et sociétaux derrière le « paravent » de la RSE. L’action politique doit enfin être totalement décloisonnée, ne pas rester entre les murs de l’entreprise, mais bien s’ouvrir à d’autres acteurs soucieux du bien commun comme les universités, les associations, les investisseurs du domaine de l’investissement socialement responsable (ISR) et les consommateurs.

Les agences ou organisations de notation sociale et environnementale évaluent qualitativement les entreprises selon des critères RSE qui donnent un éclairage aux investisseurs. Mais ces critères ne forment pas une liste homogène. Ils diffèrent selon les pays, les activités des entreprises et les États qui légifèrent sur la question. Toutefois, la constante reste que les indicateurs ne tiennent pas compte des actions politiques des entreprises, comme le lobbying ou le financement de campagnes publicitaires.

Les auteurs du manifeste s’émeuvent d’une telle situation et plaident pour un changement des indices. L’objectif est bien d’évaluer les entreprises sur une base critique, à la fois sur les conséquences environnementales de leurs actions, mais aussi sur leur position vis-à-vis des politiques publiques.

À l’heure où la transparence totale est un prérequis, que ce soit pour le produit que nous consommons ou pour l’entreprise qui le fabrique ou le commercialise, les entreprises doivent révéler leurs intentions et leurs actions sans paravent ni double jeu, en toute franchise donc. Elles en tireront des bénéfices, pas seulement financiers.

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