En plein développement, la filière hydrogène révèle son potentiel à travers ses retombées économiques, ses ancrages locaux et ses besoins en compétences.
Une mobilisation de compétences variées
Selon l’étude d’impact socio-économique 2024, les 6 300 emplois directs recensés dans la filière hydrogène se répartissent comme suit :
• 45 % dans la mobilité routière, via la fabrication de véhicules ou d’équipements (Symbio, Stellantis, etc.) ;
• 25 % dans la production, notamment auprès des fabricants d’électrolyseurs (John Cockerill, etc.) et des porteurs de projets de production ;
• 10 % en R&D publique, avec des profils de chercheur·euses, doctorant·es, ingénieur·es de recherche – une dynamique que l’on retrouve aussi dans le privé ;
• 10 % dans le transport et le stockage, qui mobilise des profils qualifiés (ingénieur·es procédés, technicien·nes d’études) ;
• 10 % d’emplois transverses, par exemple des fournisseurs de technologies ou composants (capteurs, tuyauteries, etc.) pour qui l’hydrogène représente un nouveau marché et adaptent leurs produits à l’hydrogène.
Une filière ancrée dans tous les territoires
L’étude menée par France Hydrogène et le cabinet BDO confirme que toutes les régions françaises sont concernées par le développement de la filière, même si la nature des projets varie selon les contextes locaux. Cette diffusion s’explique par la diversité des maillons de la chaîne de valeur : production, transport, stockage, usages mais aussi porteurs de projet, fabricants d’équipements et de composants.
Certaines régions concentrent des projets d’envergure sur des plateformes industrielles existantes : ports, sites de raffinage, de sidérurgie ou de production d’ammoniac.
Face aux vagues de désindustrialisation (fermetures de sites tels que Yara ou ExxonMobil), l’hydrogène représente un vecteur de reconversion et un levier pour pérenniser l’emploi local en réduisant la dépendance aux énergies fossiles.
À une autre échelle, des écosystèmes de mobilité se développent dans de nombreux territoires (stations de ravitaillement, bus ou camions hydrogène), contribuant à la transition énergétique des collectivités et entreprises locales.
Des projets de carburants de synthèse, destinés à la mobilité lourde (aérien, maritime), émergent également. Implantés au plus près des gisements de CO2 (industries du sucre mais aussi cimenteries) ou à proximité des réseaux de CO2, ces projets industriels de grande taille comme Verso Energy, Elyse Energy ou CARE génèrent un impact socio-économique fort sur des territoires parfois en friche.
Enfin, les fabricants d’équipements (électrolyseurs, stations, composants) s’implantent dans des zones stratégiques comme Béziers, Belfort ou la région lyonnaise. Ceci est en lien avec la présence de foncier disponible et de formations techniques spécifiques, dans une logique de maillage et de montée en compétences.
Les défis à relever pour passer à l’échelle supérieure
Le principal frein au déploiement de la filière hydrogène reste la structuration du marché. Certaines entreprises françaises, comme McPhy, ont bénéficié d’un soutien public pour développer leur outil industriel, mais sans que la demande ne suive. Résultat : faute de débouchés, elles se retrouvent en difficulté, révélant les limites d’un soutien centré uniquement sur l’offre.
Dans un contexte économique instable, et alors que la décarbonation recule dans l’agenda politique, la filière peine à construire des modèles économiques viables. Le retard de certains projets d’envergure ralentit aussi l’effet d’entraînement sur l’écosystème.
Pourtant, quelques initiatives structurantes émergent. C’est le cas du projet Normand’Hy, porté par Air Liquide, aujourd’hui en phase de construction. Soutenu par un IPCEI (Projet important d’intérêt européen commun), il incarne l’un des plus grands électrolyseurs au monde, à destination du raffinage. Ce projet illustre qu’un déploiement réussi est possible lorsque l’offre et la demande sont synchronisées.
Surcoûts : un obstacle économique majeur
La viabilité des projets repose sur la capacité des acteurs à absorber les surcoûts de l’hydrogène décarboné. Quels marchés peuvent réellement supporter ces écarts de prix ? et à quelles conditions ?
L’exemple d’ArcelorMittal est révélateur. Malgré une subvention publique proposée de 800 millions d’euros pour décarboner ses sites sidérurgiques, le groupe a décliné. Produire de l’acier à l’hydrogène ferait grimper son prix de 50 %, le rendant non compétitif face à des aciers importés et carbonés, moins chers.
Or, sans cadre réglementaire européen dissuadant la concurrence déloyale, ou sans incitation forte à l’achat, ces arbitrages restent défavorables. Même si certains clients (automobile haut de gamme, par exemple) pourraient absorber ce surcoût, ils ne le font pas spontanément.
Résultat : les décisions d’investissement tardent, et le marché ne se structure pas durablement.
Construire un modèle économique solide
Certains projets réussissent malgré tout à sécuriser leur rentabilité. Air Liquide a investi 200 millions d’euros dans Normand’Hy, un montant complété par autant de subventions, en s’appuyant sur des contrats d’approvisionnement à long terme. Leur connaissance fine des débouchés, acquise sur le marché historique de l’hydrogène fossile, leur permet de limiter les incertitudes. D’autres projets, comme Green Horizon (Lhyfe), ont également bénéficié récemment d’une subvention de l’État.
Maturité industrielle et montée en compétences
L’expérience technologique est un autre levier clé. Air Liquide bénéficie déjà de plusieurs projets opérationnels à l’international (entre 10 et 20 MW), ce qui facilite le passage à des unités de grande taille. D’autres acteurs, comme Lhyfe, doivent encore franchir des étapes d’apprentissage avec des projets plus modestes (10 MW au Cheylas).
Développer la filière, c’est aussi mobiliser des compétences industrielles existantes.
La réindustrialisation passe moins par des métiers nouveaux que par la valorisation de savoir-faire déjà présents : plasturgie, chaudronnerie, tuyauterie, électromécanique, etc.
Certes, environ 20 % des compétences sont spécifiques à l’hydrogène (électrochimie, sécurité des gaz) et nécessitent des formations dédiées. Mais 80 % relèvent de métiers industriels classiques, déjà en tension sur le marché de l’emploi. L’enjeu est donc double : former aux spécificités de l’hydrogène tout en répondant à la pénurie de main‑d’œuvre qualifiée.
Dans ce contexte, la filière hydrogène peut aussi devenir un levier d’attractivité pour l’industrie, en incarnant un secteur innovant, décarboné et porteur de sens.
Légende de la photo ci-dessus : Projet Normand’Hy. © Air Liquide


























