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Gazéification hydrothermale : un nouveau chapitre pour le biogaz

Quel est le principe de la gazéification hydrothermale (GH) et quels sont ses atouts ?

Robert Muhlke : La GH est un procédé de conversion thermochimique de déchets carbonés en présence obligatoire d’eau en conditions supercritiques – au-delà de 221 bars et 374 °C. Elle peut dissoudre des sels comme un solvant et faire « craquer » n’importe quelle molécule dans ses éléments. La fraction inorganique du déchet se sépare sous forme de sels tombant de manière gravitaire en bas du réacteur, la fraction carbonée (organique) est convertie en un gaz de synthèse (syngaz) riche en CH4 et composé aussi d’H2 et de CO2. Deux familles de technologie coexistent, à catalyse (400 à 450 °C), générant un syngaz riche en méthane, et à haute température (550 à 650°C) générant un syngaz plus riche en hydrogène et parfois aussi, pour certains intrants, un peu d’hydrocarbures (éthane, propane, butane) plus énergétiques que le méthane. Tous ces atouts prédestinent la GH pour la valorisation de déchets complexes issus d’activités industrielles et urbaines contenant des (micro-)plastiques, des micropolluants dont les PFAS que la GH sait soit valoriser en gaz soit détruire.

Quels sont les rendements énergétiques ?

Nous atteignons 75 à 80 % de rendement. Autrement dit, pour 100 unités d’énergie introduites, 75 à 80 sont restituées sous forme de gaz utile. Comparé à l’incinération, qui valorise un déchet surtout en chaleur et parfois un peu en électricité, le bilan énergétique global d’une GH est nettement supérieur : pour les boues, par exemple, la GH permet de générer quatre à cinq fois plus d’énergie utile en sortie.

Quels gisements visez-vous en priorité ?

Les développeurs de la technologie visent des déchets carbonés aussi bien d’origines biogénique que fossile. Pour la biomasse contenant de l’eau (digestats, boues de STEP…), le potentiel en France est déjà estimé à au moins 50 TWh/an. Mais la GH va bien au-delà : déchets industriels issus des activités agroalimentaire, chimie, papier-carton, automobile, … et des déchets d’activités urbaines (ménages, tertiaire). Les déchets peuvent ainsi devenir des ressources. C’est aussi une façon de récupérer des minéraux comme du phosphore mais aussi des métaux rares présents dans certains flux.

Où en est la filière à l’international ?

La technologie a d’abord été développée aux États-Unis, puis est arrivée en Allemagne à la fin des années 90 avec un premier pilote dès 2004. La Suisse s’est penchée sur la GH à catalyse avec un pilote fonctionnant dès les années 2020, avec une première installation préindustrielle réalisée en 2020 avec la contribution de TreaTech. En parallèle, SCW Systems aux Pays-Bas a mis en service, après 7 ans de développement « from scratch », le premier démonstrateur industriel (2 t/h) au monde. Il a été suivi en 2023 par la première installation industrielle au monde capable de valoriser jusqu’à 120 000 t/an de déchets et de produire 18 MW de gaz injectable. D’autres projets émergent, comme en Espagne avec la société CADE qui vient de tester avec succès sa première installation préindustrielle chez un client.

Et en France ?

Plusieurs acteurs, dont le CEA dès les années 2010, se sont intéressés à la GH, mais nous n’avons pas encore une installation préindustrielle. Le groupe SUEZ, membre de Biogaz Vallée engagé depuis 2021 dans le développement de sa propre technologie de gazéification hydrothermale, a annoncé en avril 2025 la mise en œuvre de son propre projet préindustriel en Gironde d’ici fin 2026. Notre priorité est donc désormais de fédérer les compétences pour déployer la technologie autant sur ce premier site pilote de référence et, à l’avenir, sur d’autres sites tout en structurant la filière en France.

Biogaz Vallée a récemment créé un « Pôle Gazéification hydrothermale », dont vous prenez la direction. Pourquoi cette structuration ?

Tout d’abord pour donner une voix et une structure juridique communes aux acteurs réunis dans la filière et aussi pour savoir mobiliser tous les leviers disponibles pour répondre aux enjeux de décarbonation, de souveraineté énergétique et de gouvernance. J’ai découvert la GH en travaillant sur la problématique des microalgues pour NaTran. Mesurant le potentiel important de cette technologie, j’ai initié avec le soutien de NaTran un groupe de travail volontaire en 2020, avec déjà 27 membres au lancement, et plus de 50 fin 2024. La GH élargit le spectre des déchets valorisables et augmente la production de biométhane et de gaz bas carbone. 

La dynamique a montré qu’il fallait aller plus loin : la filière a besoin d’un cadre, d’un lieu fédérateur où industriels, équipementiers, bureaux d’études, énergéticiens, développeurs de projets et collectivités puissent se retrouver et partager leur expertise. Biogaz Vallée prend ce relais et permet aux acteurs concernés de se rencontrer, de comprendre le marché français et de le développer avec des ambitions fortes. Biogaz Vallée a donc décidé d’ériger la GH en pôle à part entière, signe fort de son engagement. L’objectif est clair : porter le flambeau de cette technologie en France, accélérer son développement et donner de la visibilité à une solution qui complète parfaitement la méthanisation.

Quels sont les obstacles actuels au développement de la GH en France ?

Les contraintes réglementaires sont importantes : la GH n’est pas encore reconnue dans le cadre légal français et faute de rubrique appropriée, l’administration a tendance à l’assimiler à l’incinération, alors que notre procédé ne génère pas de flamme et impacte beaucoup moins l’environnement (pas de rejets atmosphériques…). L’autre enjeu est économique : il faut un mécanisme de soutien public a minima pour son démarrage afin de permettre aux investisseurs privés de débloquer leurs fonds et aux exploitants de limiter leurs risques.    <

Propos recueillis par Jérôme Bouché.

À propos de l'auteur

Robert Muhlke

Directeur du pôle Gazéification hydrothermale, Biogaz Vallée.

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