Habitat

La ville intelligente, entre mirage et opportunités

Vue aérienne sur le financial district de San Francisco. La ville californienne se vante d’être l’une des villes les plus « intelligentes » au monde, en particulier grâce à sa proximité avec la Silicon Valley. Également à l’avant-poste du développement durable, elle atteint un taux de récupération des déchets exceptionnel de 80%. Depuis 2009, la ville a mis en place un système de recyclage obligatoire extrêmement contraignant avec comme objectif ambitieux d’atteindre zéro déchet non recyclé ou composté d’ici à 2020.

Der­rière le dis­cours habituelle­ment très technophile qui la porte, la « smart city » vise à répon­dre aux défis socié­taux et envi­ron­nemen­taux qui se posent désor­mais à tous les ter­ri­toires, avec une pop­u­la­tion mon­di­ale urbaine à près de 70 % à l’horizon 2050. Entre bien-être des habi­tants et enjeux économiques, l’arbitrage ne peut être que politique.

Le dis­cours sur les smart cities (« villes intel­li­gentes ») nous enjoint de déploy­er des réseaux numériques qui devraient apporter à coups de « big data » la solu­tion à tous les prob­lèmes actuels liés au développe­ment urbain : pol­lu­tion, éner­gies pro­pres, réduc­tion des coûts, vie facil­itée… jusqu’à la sécu­rité qui pour­rait se voir garantie par la puis­sance des cen­tres de don­nées et de leurs algo­rithmes prévoy­ant crimes et cat­a­stro­phes. Certes, le développe­ment urbain et, à tra­vers lui, le développe­ment économique, social et poli­tique de nos sociétés, nous posent des défis de taille. La pop­u­la­tion urbaine va franchir la barre des 60 % de la pop­u­la­tion totale d’ici peu de temps. Mais si ce développe­ment urbain ouvre des marchés gigan­tesques, dont l’estimation se compte en mil­liards de dol­lars, ce n’est pas une rai­son pour valid­er imprudem­ment le dis­cours des vendeurs de tech­nolo­gies – ce que le chercheur Evge­ny Moro­zov a bap­tisé le « solu­tion­nisme » : en achetant la solu­tion, vous trou­verez quel est votre problème. 
Il y a eu des villes intel­li­gentes bien avant l’ère de l’informatique et des réseaux : Lewis Mum­ford a ain­si analysé com­bi­en la ville médié­vale était « intel­li­gente ». L’intelligence ren­voie alors à la capac­ité d’auto-organisation de ces groupes humains autour de fonc­tion­nal­ités et de valeurs partagées par les citoyens de la ville. Il s’agit d’une « intel­li­gence » archi­tec­turale, mais aus­si poli­tique, ces villes étant la terre d’élection de la démoc­ra­tie directe, de Nov­gorod-la-Grande (Veli­ki Nov­gorod) en Russie, aux villes de la Hanse et aux républiques ital­i­ennes : ain­si que le dit le proverbe alle­mand, « l’air de la ville rend libre ». Lewis Mum­ford donne égale­ment des pistes pour com­pren­dre com­ment la ville est dev­enue inin­tel­li­gente avec la moder­nité et la pre­mière révo­lu­tion indus­trielle (1). Avec la « mort de la dis­tance », liée dans un pre­mier temps au développe­ment des trans­ports, puis de l’Internet, les fonc­tions de la ville (habi­tat, tra­vail, pro­duc­tion, con­som­ma­tion…) se sont dis­so­ciées, cette dis­so­ci­a­tion ayant été accrue par la pol­lu­tion générée par les activ­ités indus­trielles au XIXe siè­cle et dans la pre­mière moitié du XXe. Aujourd’hui, nous en sommes à penser la « ville intel­li­gente » en l’enrichissant des bonds tech­nologiques effec­tués ces dernières décen­nies, notam­ment dans le domaine du numérique.

Six rup­tures majeures
L’émergence de la ville réelle­ment intel­li­gente comme mode d’organisation urbain s’accompagnera de six grandes rup­tures inter­dépen­dantes dans la façon de penser et d’organiser les sociétés humaines, à dif­férentes échelles.
On observera une rup­ture géos­tratégique. En effet, ce sont les pays émer­gents qui vont con­naître la plus forte crois­sance démo­graphique et urbaine, et leurs réflex­ions dans ce domaine met­tent d’ores et déjà l’accent sur la con­cep­tion glob­ale de la ville, comme « sys­tème de vie » inté­grant le tra­vail, l’habitat, la vie sociale et civique, à l’instar de celles por­tant sur le chantier « Casablan­ca Smart City » (qui doit per­me­t­tre de remédi­er à la crois­sance incon­trôlée de la ville – 300 hectares par an – et à sa pol­lu­tion colos­sale). Or, les pays indus­tri­al­isés pro­posent des offres indus­trielles qui con­cer­nent cha­cun des sous-sys­tèmes urbains (trans­port, énergie, eau, habi­tat, infra­struc­ture, envi­ron­nement…), mais ne sont pas encore à même de dévelop­per une offre glob­ale qui ne soit pas sim­ple­ment l’addition de ces sous-sys­tèmes. En d’autres ter­mes, le Sud a les marchés, le Nord les tech­nolo­gies, mais des tech­nolo­gies qui ne sont pas pour l’instant inté­grées dans un mod­èle sys­témique glob­al de la ville. L’enjeu est donc pour le Sud de dévelop­per les méthodolo­gies (tech­nolo­gies soft) qui vont per­me­t­tre d’intégrer les tech­nolo­gies matérielles (hard) au ser­vice d’une smart city.
Penser cet écosys­tème com­plexe, dont la théorie est acces­si­ble mais manque d’opérationnalisation, implique une rup­ture sci­en­tifique. Les pays émer­gents l’ont bien com­pris – notam­ment la Chine –, qui met­tent l’accent sur ce tra­vail d’intégration et de mod­éli­sa­tion de la ville comme sys­tème de vie. Qui maîtris­era la sys­témique de la ville maîtris­era de fac­to les tech­nolo­gies sous-jacentes, défini­ra les appels d’offres et les cahiers des charges, défini­ra les normes dans ce champ encore en friche mal­gré l’abondance du dis­cours. Si l’on exam­ine la crois­sance de Sin­gapour, on voit que l’absorption des tech­nolo­gies hard est finale­ment assez facile et rapi­de. Dès lors qu’un pays a com­pris que la clé du suc­cès réside dans la recherche sur les tech­nolo­gies soft, l’élève dépasse le maître en quelques décennies.
On ver­ra égale­ment une rup­ture man­agéri­ale, car ce chantier va mod­i­fi­er en pro­fondeur les mod­èles d’affaires des firmes et de la puis­sance publique. Une ville peut être en apparence verte, mais si on l’envisage comme un sys­tème de sys­tèmes, il faut inté­gr­er dans son bilan économique et envi­ron­nemen­tal les effets induits non maîtrisés de son développe­ment, par exem­ple la pol­lu­tion et les coûts soci­aux des pro­duits qu’elle aura fait fab­ri­quer dans des pays à bas salaires (2). Ain­si, la pol­lu­tion générée par l’industrie chi­noise provient essen­tielle­ment des exi­gences de bas couts des pro­duits de con­som­ma­tion de l’Occident (3). Ou encore, quand la ville de Séné, en Bre­tagne, achète son gran­it en Chine pour faire des économies, il faut inté­gr­er la pol­lu­tion et les coûuts soci­aux en Chine, le trans­port et son impact sur l’environnement, et la perte des emplois en France. 
La puis­sance publique doit donc devenir capa­ble de penser « ville » et de dévelop­per ces nou­velles com­pé­tences de con­cep­tion en archi­tec­ture sys­tème, ce qui entraîne une néces­saire rup­ture dans les poli­tiques publiques. Une réal­i­sa­tion emblé­ma­tique est la trans­for­ma­tion de Medellin par son maire, Ani­bal Gaviria, qui est passée du statut de ville la plus vio­lente au monde (avec 390 homi­cides pour 100 000 per­son­nes en 1991) à celui de ville la plus inno­vante, réduisant de 95 % son taux d’homicides (4). Oubliée, l’administration com­par­ti­men­tée en silos : elle doit désor­mais fonc­tion­ner de manière trans­ver­sale. Penser « ville » veut dire aus­si penser la cohérence du tis­su social qui com­pose la ville, son sys­tème de vie et son rap­port avec sa périphérie. Or, l’impact de la mon­di­al­i­sa­tion est délétère en ce qu’il entraîne un phénomène de métrop­o­li­sa­tion : on voit se con­cen­tr­er dans les villes les activ­ités à fort poten­tiel de développe­ment économique et à con­tenu déci­sion­nel élevé. En ter­mes de soci­olo­gie urbaine, cela se traduit par une sur­représen­ta­tion des cadres supérieurs qui s’approprient les loge­ments des quartiers autre­fois pop­u­laires et le développe­ment de ban­lieues pour une main‑d’œuvre immi­grée peu qual­i­fiée (5). La métrop­o­li­sa­tion provoque un dou­ble phénomène de décom­po­si­tion sociale : au sein de son tis­su urbain, qui se com­mu­nau­tarise entre deux pôles extrêmes, et entre la métro­pole et les villes périphériques, qui se désin­dus­tri­alisent. Si la métro­pole est riche et per­for­mante, aucune main invis­i­ble ne répar­tit har­monieuse­ment cette richesse : les vio­lences urbaines dans les ban­lieues des métrop­o­les et les révoltes pop­u­laires des villes périphériques sont dev­enues des phénomènes com­muns à tous les pays cap­i­tal­istes avancés.
La rup­ture doit égale­ment être tech­nologique et sociale, car l’économie du numérique – appelée désor­mais « Iconomie » – est un champ nou­veau qui ne doit pas être lais­sé aux grands acteurs comme les GAFAM (Google, Apple, Face­book, Ama­zon, Microsoft), dont la cap­i­tal­i­sa­tion bour­sière égale celle du PIB de la France (6). Dans l’Iconomie, on peut con­necter à peu près tout avec tout, notam­ment avec l’Internet des objets, et créer une com­plex­ité non maîtrisée. Il faut donc définir ce qui doit rester humain et ce qui peut entr­er dans un sys­tème tech­nique. Par exem­ple, une voiture peut frein­er automa­tique­ment si elle est trop proche d’une autre voiture. La sécu­rité y gagne, encore faut-il faire totale­ment con­fi­ance au sys­tème qui doit être sûr à plus de 100 % – en pra­tique 200 %, puisque le sys­tème devra être redon­dant (dou­blé pour faire face à tout dys­fonc­tion­nement). De plus, des voitures équipées de sys­tèmes per­for­mants crois­eront des voitures dépourvues de ces équipements. Il faut donc arbi­tr­er entre sécu­rité active (éviter l’accident) et sécu­rité pas­sive (réduire ses con­séquences), faire des études d’ergonomie, etc. Pour con­cevoir cela, il faut que les entre­pris­es en con­cur­rence coopèrent entre elles et, au-delà, avec des spé­cial­istes des sci­ences sociales, ce qui n’est pas encore entré dans les mœurs, ni dans les mod­èles d’affaires.
Un autre vaste chantier est celui des don­nées, avec le développe­ment du traite­ment des don­nées de masse (big data), qui per­met d’établir des cor­réla­tions certes utiles pour com­pren­dre les com­porte­ments humains, mais qui peu­vent porter atteinte à la con­fi­den­tial­ité et dévelop­per des sys­tèmes de con­trôle trop intrusifs.
La ville intel­li­gente appelle encore une rup­ture poli­tique, sous peine de devenir l’enfer qu’imaginait Jere­my Ben­tham au début du XIXe siè­cle avec son panop­tique. Pour s’affranchir d’une démarche util­i­tariste guidée par la seule opti­mi­sa­tion des coûts et de la puis­sance de la tech­nolo­gie, et garder comme objec­tif la créa­tion et l’entretien d’un lieu où il fait bon vivre, l’habitant va devoir repren­dre le pou­voir. Cela pour­rait remet­tre au goût du jour les pra­tiques de démoc­ra­tie directe et de con­trôle poli­tique qui se sont dévelop­pées au début de la civil­i­sa­tion urbaine, aug­men­tées de la puis­sance du numérique, pra­tiques qui s’associent à l’innovation fru­gale basée sur l’utilisation de tech­niques indigènes (7). Par exem­ple, le mode de développe­ment urbain con­tem­po­rain a vu une dis­so­ci­a­tion entre lieux de con­som­ma­tion et lieux de pro­duc­tion. Les activ­ités pol­lu­antes ont été rejetées vers les pays pau­vres et vers la périphérie des grandes villes où se trou­vent les quartiers ouvri­ers. Cette poli­tique a été adop­tée à la fin du XIXe siè­cle et s’est accrue au XXe, devant l’impossibilité de trou­ver une solu­tion au prob­lème de la pol­lu­tion (8). Le dis­cours sur la ville durable, la ville verte, la ville inclu­sive qui va de pair avec la « smart city » n’est donc qu’un men­songe social si l’on ne réin­tè­gre pas dans ses coûts les dégâts envi­ron­nemen­taux dans les pays pro­duc­teurs et les effets négat­ifs induits, comme le déplace­ment du traf­ic routi­er et de la pol­lu­tion vers la banlieue.
En défini­tive, la ville intel­li­gente est un pro­jet plus poli­tique que tech­nique, expres­sion d’une vision de l’avenir de la société et de ses valeurs.

Le miroir aux alou­ettes de la smart city
Avec la vogue des smart cities, tout se passe comme si les villes actuelles avaient été pro­mues par Gen­er­al Motors, Bouygues, Roux et Com­baluzi­er ou Adam Green­field, dans un essai con­va­in­cant (Against the Smart City, 2014), analyse la stratégie des firmes de tech­nolo­gie qui ont pro­mu le dis­cours sur les « smart cities » au début des années 2000, voy­ant le marché de l’informatisation des entre­pris­es venir à son terme. Ce dis­cours est repris par des insti­tu­tions publiques comme l’Union européenne, qui va jusqu’à décompter 240 smart cities en Europe à par­tir du recense­ment de leurs seuls arte­facts tech­nologiques : l’installation du Li-Fi (9) dans les lam­padaires suf­fit à vous faire entr­er dans la caté­gorie « ville intel­li­gente ». En réal­ité, il n’y a aucune ville « sys­tème de vie » en Europe – la seule ville intel­li­gente au monde, car inté­grale­ment conçue comme telle, étant Sin­gapour. Selon l’approche européenne, cer­tains sous-sys­tèmes tech­niques pour­ront sans doute être testés et inté­grés dans la con­cep­tion d’une ville intel­li­gente comme sys­tème de sys­tèmes, mais elle con­tin­ue de nég­liger la place du citoyen mal­gré les mul­ti­ples invo­ca­tions de gourous et d’institutions adeptes des dis­cours à la mode en faveur de sa par­tic­i­pa­tion. Une smart city ne peut se con­tenter d’être une col­lec­tion de « smar­ties » (du nom du fameux bon­bon), élé­ments con­nec­tés de la ville (citoyens, trans­ports, gou­ver­nance, énergie), au risque de don­ner aux tech­nolo­gies matérielles et à leurs fab­ri­cants un dan­gereux pou­voir « mag­ique » et sans con­trôle. La sit­u­a­tion est sim­i­laire à celle que nous avons con­nue avec le déploiement de l’informatique en réseaux : les entre­pris­es et les États qui ont con­fié les clés de leur infor­ma­tique aux vendeurs en ont per­du le con­trôle, et le réveil a été aus­si bru­tal que coû­teux (10). Le même phénomène risque de se repro­duire pour la ville intel­li­gente… en plus grand !
L’intelligence d’une ville est d’abord sa capac­ité à appren­dre : appren­dre du passé, de son his­toire et de la cul­ture de son ter­ri­toire. Con­traire­ment au mythe mod­erne de la smart city, on ne con­stru­it pas une ville à par­tir de rien et il n’y a pas, il n’y aura pas, de ville intel­li­gente stan­dard, car l’intelligence est pré­cisé­ment cette capac­ité à s’inscrire dans une dynamique ter­ri­to­ri­ale, une his­toire et une cul­ture. Appren­dre en con­tinu grâce à l’instantanéité du retour d’information que four­nit le numérique per­met de com­pren­dre et de car­togra­phi­er le sys­tème urbain et de le pilot­er. Les tech­nolo­gies numériques n’ont de sens que si elles se met­tent au ser­vice d’un pro­jet humain et ne pré­ten­dent pas s’y substituer.

Alors, com­ment procéder ?
Au regard de l’état de l’art des nou­velles sci­ences de la ville, elle est une archi­tec­ture de sys­tèmes de sys­tèmes. Ces sys­tèmes obéis­sent à des principes dif­férents de mod­éli­sa­tion : les sys­tèmes physiques (trans­port, énergie, déchets…) pou­vant être mod­élisés à par­tir de grandeurs mesurables obéis­sant aux lois de la physique et les sys­tèmes humains reposant sur les com­porte­ments des gens qui ne peu­vent se mesur­er ni se prédire par les lois de la physique. Le con­cep­teur et le ges­tion­naire de smart city doivent donc savoir nav­iguer dans la pluridis­ci­pli­nar­ité des approches et faire de l’intégration de ces dif­férents sys­tèmes ce nou­v­el art de l’urbanisme ana­logue à celui qui fut la clé de voûte de l’architecture médiévale. 
On peut aujourd’hui iden­ti­fi­er des lois du développe­ment urbain val­ables quel que soit le con­texte, que l’on appelle la méta-mod­éli­sa­tion, qui vont per­me­t­tre de com­pren­dre dans chaque cas par­ti­c­uli­er pourquoi une ville est dev­enue inin­tel­li­gente et par quels leviers il serait pos­si­ble de la réori­en­ter. On sait par exem­ple désor­mais qu’il existe une taille cri­tique de la ville au-delà de laque­lle sa com­plex­ité devient hors de con­trôle et qu’il vaut mieux, comme le font aujourd’hui les Chi­nois, raison­ner en ter­mes de grappes (clus­ters) de villes moyennes que de méga­lopoles. Mais, par ailleurs, la ville n’obéit pas à un sché­ma entière­ment prédéfi­ni : ses traits émer­gent de l’interaction de sous-sys­tèmes entre eux. Ain­si, la pos­si­bil­ité de « bien vieil­lir en ville » résulte de l’interaction entre les sous-sys­tèmes « habi­tat », « trans­port », « san­té publique » et « vie sociale ». Si le prob­lème du vieil­lisse­ment est com­mun à toutes les villes, sa solu­tion reposera en revanche notam­ment sur l’intégration des normes de rap­ports aux anciens dif­férents dans chaque cul­ture et chaque civilisation.
Pour pren­dre en compte ces vari­a­tions intrin­sèques à chaque ville, à chaque ter­ri­toire, et aux inter­ac­tions qui s’y déroulent, il faut sif­fler la fin de l’ère de la plan­i­fi­ca­tion urbaine (urban plan­ning) telle qu’elle fut pra­tiquée aux États-Unis et cri­tiquée par Jane Jacobs. La plan­i­fi­ca­tion descen­dante à par­tir d’un sché­ma directeur d’urbanisme ne peut embrass­er toute la com­plex­ité de la ville. Chris Alexan­der a ain­si défi­ni une méth­ode de plan­i­fi­ca­tion organique, pour­suiv­ant les analy­ses de Lewis Mum­ford sur ce point. L’approche de Chris Alexan­der est basée sur des pat­terns (comme les « patrons » en cou­ture) qui sont des blocs fonc­tion­nels. L’un des pat­terns du développe­ment de Sin­gapour est « pas plus de 45 min­utes par jour de déplace­ment entre domi­cile et lieu de tra­vail ». On peut les com­par­er aux blocs de Lego : chaque bloc est stan­dard, mais leur inté­gra­tion peut pro­duire une mul­ti­tude de con­fig­u­ra­tions. Un pat­tern peut être par exem­ple un point d’attente de trans­ports qui pour­ra se con­necter à un grand nom­bre de fonc­tions (infor­ma­tion, abri, ser­vices divers…) qui sera servi par un out­il, ce qu’a bien com­pris la firme JCDe­caux en con­ce­vant ses abribus qui peu­vent s’intégrer dans tout type de ville, plu­vieuse, froide, chaude… Ces pat­terns vont s’agencer de manière ascen­dante en fonc­tion d’une vision de la ville et des fonc­tion­nal­ités atten­dues. C’est selon ce principe que se recon­stru­it la ville de Christchurch, en Nou­velle-Zélande, détru­ite par plusieurs trem­ble­ments de terre en 2011. La nou­velle maire a refusé la solu­tion du gou­verne­ment de faire recon­stru­ire la ville par une agence selon les principes de l’urban plan­ning, con­sid­érant que la ville ne peut être résiliente que si elle est conçue par les habi­tants de manière ascen­dante. C’est ain­si que peut se créer une véri­ta­ble « ville intel­li­gente », écosys­tème urbain durable ayant pour final­ité un bien com­mun qui est supérieur à la somme des par­ties, et des inter­ac­tions entre les fonc­tions qui le com­posent : eau, ali­men­ta­tion, san­té, énergie, trans­ports urbains et interur­bains, habi­tat, tra­vail, économie numérique, loisirs, sports… (11) Les méth­odes et out­ils exis­tent pour ce faire. L’architecture sys­tème s’est dévelop­pée en infor­ma­tique ces dernières décen­nies en prenant pour référence la ville : on par­le aujourd’hui d’urbanisation des sys­tèmes d’information. Il reste aujourd’hui à urbanis­er la ville comme sys­tème cohérent, à urbanis­er la tech­nolo­gie (et non à tech­nol­o­gis­er la ville). Cela passe à la fois par les acteurs publics et privés, ce qui est une rup­ture et une inno­va­tion en soi.

Smart city et redis­tri­b­u­tion mon­di­ale des cartes de puissance
La crois­sance urbaine et la con­cep­tion de nou­velles villes, la recon­ver­sion des villes anci­ennes en des villes intel­li­gentes conçues comme des écosys­tèmes urbains durables, sont de nature à redis­tribuer les cartes de puis­sance au niveau mon­di­al. Pre­mière­ment, un développe­ment raté mène au sous-développe­ment, mais un développe­ment réus­si peut ren­forcer le lead­er­ship mon­di­al. Ain­si, prenant comme con­tre-exem­ple Sao Paulo, les Chi­nois s’efforcent d’éviter ces dérives et sai­sis­sent l’opportunité pour dévelop­per leur puis­sance. Or, deux­ième­ment, la con­cep­tion des villes intel­li­gentes est un levi­er d’innovation et de crois­sance endogène, de nature à créer des effets de rat­tra­page et à redis­tribuer les cartes de puis­sance tech­nologique. Alexan­der Ger­schenkron avait établi dans son ouvrage de 1962 que le retard était un avan­tage dans la dynamique du développe­ment. Les pays « en retard » copi­ant la tech­nolo­gie des pays dévelop­pés, ils font porter l’effort sur l’accumulation de cap­i­tal cog­ni­tif pour être prêts pour la prochaine vague d’innovation et alors les dépass­er. C’est exacte­ment ce qu’a fait Singapour.
Troisième­ment, qui maitris­era les règles et les out­ils de la con­cep­tion des villes intel­li­gentes comme sys­tèmes de sys­tèmes maîtris­era les appels d’offres sub­séquents et les nou­veaux marchés. Il n’est pas envis­age­able aujourd’hui de faire sans les GAFAM, mais il est impératif de maîtris­er la tech­nolo­gie en maîtrisant l’architecture et de ne pas don­ner les clés de la ville aux fournisseurs.
Domaine de l’innovation fru­gale (« faire mieux avec moins » en util­isant les tech­niques disponibles sur place) (12), la con­cep­tion ascen­dante des villes intel­li­gentes per­met de val­oris­er les ressources locales, de dévelop­per du cap­i­tal social (cul­ture, tra­di­tions, insti­tu­tions informelles pro­pres à chaque ter­ri­toire), d’ancrer le développe­ment dans le ter­ri­toire, de ren­forcer l’indépendance tech­nologique et finan­cière… Elle appa­raît ain­si comme une approche plus adap­tée pour les pays émer­gents que les approches descen­dantes et tech­no­cen­trées des Occidentaux.

Notes :
(1) Par­mi les chercheurs ayant con­tribué à penser la ville comme sys­tème et à faire émerg­er les nou­velles sci­ences de la ville, il est intéres­sant d’étudier les travaux de Chris Alexan­der, d’Humberto Mat­u­rana, de Geof­frey West et Luis Bet­ten­court du Sante Fe Insti­tute, ain­si que de Michael Bat­ty (for­mal­isés dans son ouvrage de 2015, The New Sci­ences of Cities).
(2) Ce que pro­po­sait dès les années 1930 l‘économiste bri­tan­nique Arthur Cecil Pigou.
(3) Analyse doc­u­men­tée par Fran­cois Jar­rige et Thomas Le Roux dans La con­t­a­m­i­na­tion du monde : une his­toire des pol­lu­tions à l’âge indus­triel (Seuil, 2017).
(4) http://bit.ly/2yK7HDA
(5) Le cas de Paris est ici emblé­ma­tique. Voir les travaux
d’Anne Cler­val sur la gen­tri­fi­ca­tion de Paris. D’une manière générale, voir les travaux de Sask­ia Sassen sur la Glob­al City.
(6) http://bit.ly/2v37l9y
(7) Voir l’ouvrage de Béné­dicte Manier, Un mil­lion de révo­lu­tions tranquilles.
(8) Voir le beau livre, pas­sion­nant et unique sur ce sujet de Fran­cois Jar­rige et Thomas Le Roux (op. cit.).
(9) Tech­nique de com­mu­ni­ca­tion sans fil par la lumière.
(10) Claude Rochet et Michel Volle, L’intelligence iconomique : les nou­veaux mod­èles d’affaires de la 3e révo­lu­tion indus­trielle, Paris, De Boeck Supérieur, 2015.
(11) Voir les dif­férents travaux de l’auteur.
(12) Pra­tique analysée en Inde par Navi Rad­jou et en France par Béné­dicte Manier.

Pour aller plus loin :
• Claude Rochet, « Sin­gapour, la voie des villes intel­li­gentes », Con­struc­tif (revue de la Fédéra­tion française du bâti­ment), 2016.
• Claude Rochet, « Urban Life­cy­cle Man­age­ment : a research pro­gram for the con­cep­tion and gov­ern­ment of smart cities », Com­plex Sys­tems Design and Man­age­ment, Berlin, Springer Ver­lag, 2015.

À propos de l'auteur

Claude Rochet

Claude Rochet

Professeur des universités honoraire, chercheur associé, université de Versailles.

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