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Instaurer une véritable agroéconomie circulaire

Green Inno­va­tion. Peut-on dire que la prop­a­ga­tion de la COVID-19 révèle une part de notre monde mod­erne, comme la mon­di­al­i­sa­tion, l’hyperconnexion entre les con­ti­nents, la mul­ti­pli­ca­tion des échanges ? En fait, qu’est-ce que ce virus dit de nous ?

Serge Morand. L’émergence du SARS-CoV­‑2, issu d’un virus de chauves-souris ayant recom­biné chez un hôte inter­mé­di­aire (poten­tielle­ment un pan­golin) a con­duit à une pandémie d’une nou­velle mal­adie infec­tieuse, la COVID-19. Ce lien entre un virus, une chauve-souris, un hôte inter­mé­di­aire, et la crise san­i­taire excep­tion­nelle résul­tant de son émer­gence et de sa trans­mis­sion à l’ensemble de la pop­u­la­tion humaine mon­di­ale inter­pelle. Il est encore trop tôt pour expli­quer l’émergence du SARS-CoV­‑2 et de ses pre­mières trans­mis­sions inter­hu­maines, et encore moins pour expli­quer pourquoi la ville de Wuhan a été le point de départ de la pandémie. Mais, dès que des chaînes de trans­mis­sion inter­hu­maine ont pu se met­tre en place dans un « hub » de la mon­di­al­i­sa­tion, alors tout était en place pour une pandémie.

La pandémie est une épidémie locale qui s’étend à l’échelle de la planète. Le con­stat est qu’il y a de plus en plus d’épidémies de mal­adies infec­tieuses ces dernières décen­nies et que ces épidémies se mon­di­alisent de plus en plus depuis le début des années 1960. Le trans­port aérien de voyageurs ou de fret sem­ble en être l’explication. Ain­si, le nom­bre total de pas­sagers est passé d’environ 330 mil­lions en 1970 à plus de 4 mil­liards en 2017 (1 100 % d’augmentation). Le vol­ume total de fret aérien est passé de 15 mil­liards de tonnes par kilo­mètre par­cou­ru en 1970 à un peu plus de 220 mil­liards en 2017 (une aug­men­ta­tion de plus de 1 300 %). La mon­di­al­i­sa­tion des épidémies, ce que l’on pour­rait nom­mer « pandémi­sa­tion », est asso­ciée à l’augmentation du trans­port aérien.

La démo­gra­phie humaine trou­ve égale­ment toute sa place en tant que fac­teur favorisant la prop­a­ga­tion des mal­adies infec­tieuses. Non pas en reprenant un dis­cours sim­plifi­ca­teur ne con­sid­érant que le taux de crois­sance démo­graphique ou de fécon­dité humaine, mais en soulig­nant l’importance d’une tran­si­tion majeure dans l’histoire de l’humanité. Depuis le début des années 2010, plus de la moitié de la pop­u­la­tion mon­di­ale vit dans les villes, et les pro­jec­tions don­nent une pop­u­la­tion urbaine totale de plus de 5 mil­liards de per­son­nes à l’horizon 2030. Ces cen­tres urbains anciens et nou­veaux sont inter­con­nec­tés par un réseau en pleine expan­sion d’aéroports et de routes accélérant la cir­cu­la­tion des per­son­nes, des biens, et des agents infectieux.

Vous par­liez dans une récente inter­view d’un moment clé dans les années 1990, c’est-à-dire la ren­con­tre improb­a­ble entre une chauve-souris et un porc. Pou­vez-vous nous expli­quer cet épisode ?

L’émergence du SARS-CoV en 2002 est loin d’être par­faite­ment con­nue et il nous faut rechercher des exem­ples mieux ren­seignés d’émergence de virus hébergés par les chauves-souris. Celui du virus Nipah en Malaisie en 1998 est un bon exem­ple, car il illus­tre le lien entre émer­gence et change­ments locaux liés à l’insertion dans l’économie globale.

En sep­tem­bre 1998, une épidémie se déclare dans des éle­vages de porcs en Malaisie pénin­su­laire. De nom­breux ani­maux présen­tent des signes infec­tieux sévères et, peu après, les éleveurs souf­frent à leur tour des mêmes signes infec­tieux. L’épidémie se propage ensuite aux abat­toirs de Sin­gapour avec l’importation de porcs infec­tés de Malaisie. Rapi­de­ment, les enquêtes épidémi­ologiques démon­trent le rôle de chauves-souris, des rous­settes fru­gi­vores, comme réser­voirs de l’agent infec­tieux, le virus Nipah. Cette crise san­i­taire se sol­de par le décès de 105 per­son­nes sur les 265 qui ont été infec­tées par le virus et par l’abattage de plus d’un mil­lion de porcs afin d’enrayer l’épidémie.

Com­ment expli­quer qu’un virus d’une chauve-souris ait pu se retrou­ver chez un porc d’élevage ? En cette année 1998, la grande île de Bornéo subit de nom­breux feux de forêt d’origine anthropique, favorisés par une excep­tion­nelle sécher­esse en rai­son d’un fort El Niño. À cette époque, l’île de Bornéo est déjà soumise à une impor­tante déforesta­tion afin de faire place aux plan­ta­tions com­mer­ciales de palmiers à huile. Face à la réduc­tion de leurs ter­ri­toires, à la perte d’alimentation, aux fumées des feux, les rous­settes sont par­ties à la recherche de nou­velles zones d’alimentation et de repos. Elles vont les trou­ver dans les plan­ta­tions malaisi­ennes d’arbres fruitiers cou­vrant les éle­vages de porcs à des­ti­na­tion du marché sin­gapourien. La con­ver­sion des forêts trop­i­cales de Bornéo en plan­ta­tions de palmiers à huile pour le marché inter­na­tion­al a per­mis la mise en con­tact des chauves-souris avec des porcs, des­tinés eux aus­si au marché inter­na­tion­al. Les chauves-souris ont trans­mis leurs virus aux humains, par l’intermédiaire des porcs d’élevage, en rai­son de l’altération de leur habi­tat orig­inel et de leur nou­velle cohab­i­ta­tion avec des pro­duc­tions agri­coles et ani­males dans un con­texte de mon­di­al­i­sa­tion des échanges agricoles.

Notre monde mod­erne ne détient-il pas égale­ment les solu­tions ? Comme les inno­va­tions tech­nologiques dans le développe­ment durable par exem­ple ? Et quelles sont nos per­spec­tives ? Plus rien ne sera-t-il vrai­ment comme avant ?

La ges­tion des crises san­i­taires devrait nous appren­dre à être méfi­ants à pro­pos des inno­va­tions tech­nologiques. Les mesures excep­tion­nelles que sont le con­fine­ment, la quar­an­taine et l’abattage pour les ani­maux (sauvages ou de rente) s’accompagnent de mesures post-crise que sont la bio­sur­veil­lance et la biosécu­rité. Pour l’élevage, ces mesures con­duisent à ren­forcer l’élevage indus­triel, seul à même de sup­port­er les coûts de biosécu­rité et de répon­dre aux exi­gences de la bio­sur­veil­lance. La diver­sité des races géné­tiques locales en fait les frais, avec une dis­pari­tion alar­mante des races issues d’une domes­ti­ca­tion issue de la longue his­toire de l’humanité depuis la nais­sance de l’agriculture. Seules les races indus­trielles sont capa­bles de « sur­vivre » aux con­di­tions de con­fine­ment des mégafer­mes. En dépit de cette biosécu­rité, les mégafer­mes sont les incu­ba­teurs de nou­velles pandémies. Pen­sons à l’émergence du virus H1N1 respon­s­able de la grippe nord-améri­caine issue d’une mégaferme de cette région en 2009.

Il nous faut donc tra­vailler sur les caus­es et non pro­pos­er des remèdes qui ne s’y attaque­nt pas. Il faut agir sur le local, les fac­teurs d’émergence, et sur le glob­al, les fac­teurs de mon­di­al­i­sa­tion des épidémies. Les solu­tions inno­vantes néces­si­tent de repenser l’agriculture et l’élevage en les réin­sérant dans le tis­su local et comme une con­tri­bu­tion au développe­ment ter­ri­to­r­i­al. L’agroécologie, mais aus­si l’écoforesterie et l’écopastoralisme peu­vent con­tribuer à accroître la résilience des ter­ri­toires face aux risques envi­ron­nemen­taux, dont le dérè­gle­ment cli­ma­tique, tout en assur­ant la sécu­rité ali­men­taire et san­i­taire. Ce sont de nou­velles formes d’échanges entre les ter­ri­toires et leurs envi­ron­nements urbains proches qu’il s’agit de pro­mou­voir grâce à l’économie cir­cu­laire. J’en appelle à une véri­ta­ble « agroé­conomie » cir­cu­laire à même d’enclencher la tran­si­tion écologique souhaitable assur­ant la dura­bil­ité des ressources naturelles tout en con­tribuant au bien-être et à la san­té de tous, humains et ani­maux. Les inno­va­tions seront aus­si nom­breuses que les ter­ri­toires, les pop­u­la­tions et les cul­tures de notre planète. C’est un appel à l’émergence d’une intel­li­gence col­lec­tive décentralisée.

À propos de l'auteur

Serge Morand

Biologiste et chercheur au CNRS et au CIRAD (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement).

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