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Protéger et cultiver les tourbières pour limiter le réchauffement climatique

Partout dans le monde, les tour­bières sont men­acées et leur destruc­tion con­tribue aux change­ments cli­ma­tiques. Les tour­bières dégradées sont respon­s­ables d’approximativement 5 % des émis­sions glob­ales de gaz à effet de serre.

Le dégel des tour­bières du pergélisol, comme celles dans le nord du Cana­da, est un impor­tant « point de bas­cule » qui pour­rait men­er à l’accélération de l’effet de serre. Plus au sud, au Cana­da, en Europe et dans les tropiques, les tour­bières sont drainées pour le développe­ment urbain et l’expansion des ban­lieues et des infra­struc­tures, pour être con­ver­ties à l’agriculture sur terre sèche ou pour être minées afin d’en extraire de la tourbe hor­ti­cole ou du combustible.

Les tour­bières sont des milieux humides dans lesquels les plantes se décom­posent très lente­ment, cap­tant ain­si le car­bone dans le sol. Il est impératif de pro­téger les tour­bières intactes, et de réhu­mid­i­fi­er celles qui ont été drainées, si nous souhaitons lim­iter le réchauf­fe­ment cli­ma­tique en dessous de 2 °C.

Dans le cadre de notre recherche, nous avons effec­tué le pre­mier sondage inter­na­tion­al sur « l’agriculture humide », ou palu­di­cul­ture, afin de com­pren­dre de quelle façon les tour­bières peu­vent être pro­tégées tout en con­sid­érant les pop­u­la­tions, par exem­ple les agricul­teurs, qui les utilisent. Nous avons aus­si organ­isé un ate­lier à Mon­tréal s’adressant aux agricul­teurs et au pub­lic afin de présen­ter le rôle des tour­bières dans les change­ments cli­ma­tiques et dis­cuter de paludiculture.

La palu­di­cul­ture : une inno­va­tion nécessaire

Notre étude démon­tre que la palu­di­cul­ture est une inno­va­tion ini­tiée par la néces­sité plutôt que par la recherche du prof­it. Aux endroits où les tour­bières ne peu­vent être com­plète­ment pro­tégées et con­servées à l’état naturel, comme les zones den­sé­ment peu­plées d’Europe, d’Indonésie ou du sud du Cana­da, la palu­di­cul­ture per­met aux fer­miers et aux autres d’utiliser la terre tout en con­ser­vant le car­bone dans le sol.

Une tour­bière est créée par la décom­po­si­tion par­tielle des plantes dans les tour­bières et les marais. Lorsque le sol est humide, la tourbe peut se for­mer. Or, lorsqu’il est asséché, le car­bone stocké dans la tourbe est relâché dans l’atmosphère.

Bien que représen­tant seule­ment 3 % de la sur­face ter­restre, les tour­bières con­ti­en­nent 33 % du car­bone ter­restre. Au Québec, plus de la moitié du car­bone ter­restre est stocké dans les tour­bières. Leur pro­tec­tion est donc essen­tielle à l’atteinte des objec­tifs de car­boneu­tral­ité du Canada.

Le sud-est du Québec, la zone la plus peu­plée et urban­isée de la province, a per­du 19 % de ses tour­bières entre 1990 et 2011. Le drainage à des fins agri­coles représente env­i­ron 21 % de ces pertes, soit 80 000 hectares. Nous esti­mons que les tour­bières drainées pour l’agriculture émet­tent entre 520 000 et 752 000 tonnes de CO2eq – annuelle­ment, ce qui représente 10 % des émis­sions annuelles de tout le secteur agricole.

Au-delà des béné­fices cli­ma­tiques, la pro­tec­tion des tour­bières et la palu­di­cul­ture accom­plis­sent de nom­breux ser­vices écosys­témiques, dont la réten­tion et la purifi­ca­tion de l’eau. Ils agis­sent comme ban­des riveraines et lim­i­tent la con­t­a­m­i­na­tion des lacs, riv­ières et océans par les engrais agri­coles. La destruc­tion et la perte des tour­bières engen­drent des coûts con­sid­érables pour la com­mu­nauté, et ce, au-delà des coûts économiques uniquement.

Notre sondage démon­tre un intérêt gran­dis­sant pour la palu­di­cul­ture autour du monde, par­ti­c­ulière­ment en Europe et en Indonésie. La palu­di­cul­ture demeure cepen­dant pra­tique­ment inex­plorée au Québec et dans le reste du Canada.

Le sondage sug­gère égale­ment que les pio­nniers de la palu­di­cul­ture jugent l’utilisation de la bio­masse par­ti­c­ulière­ment promet­teuse dans le secteur des matéri­aux de con­struc­tion, de la pro­duc­tion d’énergie, des sub­strats hor­ti­coles et comme rem­place­ment au four­rage. Par exem­ple, un fer­mi­er à Malchin en Alle­magne cul­tive de l’alpiste faux-roseau et des carex pour la cen­trale ther­mique locale.

Une con­tri­bu­tion aux économies régionales et circulaires

La palu­di­cul­ture a un rôle à jouer dans les économies régionales cir­cu­laires, à con­di­tion de béné­fici­er d’espace et de temps afin de dévelop­per son mod­èle d’affaires. Notre sondage a mon­tré que la col­lab­o­ra­tion entre les usagers et les chercheurs, ain­si que le sup­port gou­verne­men­tal sur plusieurs années, sont essen­tiels à une tran­si­tion vers l’agriculture humide. Le mod­èle d’affaires de la palu­di­cul­ture doit inté­gr­er non seule­ment les objec­tifs cli­ma­tiques, mais égale­ment les autres objec­tifs envi­ron­nemen­taux, comme la pro­tec­tion de la biodiversité.

Notre ate­lier a per­mis d’identifier plusieurs leviers qui pour­raient pro­mou­voir le développe­ment de la palu­di­cul­ture au Québec :

1. Elle pour­rait réduire les émis­sions du secteur agri­cole, mais égale­ment génér­er d’autres béné­fices, comme la fil­tra­tion et la réten­tion de l’eau, aidant ain­si avec l’adaptation aux sécher­ess­es et aux inondations.

2. Son développe­ment est soutenu par les lois cli­ma­tiques et de pro­tec­tion de la nature, par exem­ple par le finance­ment disponible pour la pro­tec­tion des milieux humides dans le cadre de la loi con­cer­nant la con­ser­va­tion des milieux humides et hydriques. La palu­di­cul­ture est égale­ment alignée avec les objec­tifs du Plan d’agriculture durable 2020–2030.

3. La palu­di­cul­ture pour­rait être explorée sur des fer­mes qui sont aux pris­es avec des prob­lèmes d’inondation ou d’épaisseur des sols insuff­isante, tan­dis que l’agriculture con­ven­tion­nelle « sèche » con­tin­uerait ailleurs.

4. La cul­ture des coopéra­tives est déjà bien établie dans la province. La palu­di­cul­ture requiert de la nou­velle machiner­ie. Le partage des risques rend le mod­èle coopératif plus attrayant, comme illus­tré dans notre sondage par un pro­jet néer­landais. Les principes des coops tels que « la coopéra­tion entre les coopéra­tives » et « l’engagement envers la com­mu­nauté » peu­vent sup­port­er des économies cir­cu­laires à l’échelle régionale qui pri­orisent les mem­bres, les com­mu­nautés et l’environnement, plutôt que le profit.

Notre ate­lier a égale­ment révélé cer­taines bar­rières. Les con­nais­sances socioé­cologiques et con­textuelles, et l’éducation doivent être ren­for­cées. En ce qui a trait à l’écologie, cela sig­ni­fie de bien com­pren­dre les émis­sions de méthane après la réhu­mid­i­fi­ca­tion lors des pro­jets pilotes de palu­di­cul­ture. Il faut égale­ment trou­ver un équili­bre entre pro­tec­tion de la bio­di­ver­sité et récolte de la bio­masse, car la péri­ode opti­male pour la récolte peut par­fois avoir un effet néfaste sur les espèces logeant dans les champs.

Du côté social, des pro­jets pilotes de palu­di­cul­ture sont néces­saires afin de démon­tr­er le mod­èle d’affaires aux fer­miers et aux autres usagers. Leur suc­cès dépen­dra de change­ments dans les régle­men­ta­tions et les subventions.

Notam­ment, l’augmentation des prix du car­bone sera cru­ciale dans l’établissement des con­di­tions de con­cur­rence équitable. L’inclusion de la palu­di­cul­ture dans le rap­port sur le « car­bon farm­ing » de L’Union européenne est un indi­ca­teur de ce développement.

Un change­ment de par­a­digme cul­turel est néces­saire afin d’effectuer une tran­si­tion vers une agri­cul­ture régénéra­trice. L’agriculture mul­ti­fonc­tion­nelle au ser­vice des com­mu­nautés, des tour­bières et de la planète doit devenir une pri­or­ité publique.

Arti­cle pub­lié sur le site web : https://theconversation.com/fr.

À propos de l'auteur

Rafael Ziegler

Professor, Department of Managment, HEC Montréal.

À propos de l'auteur

Magali Simard

Étudiante à la maîtrise en management et développement durable, HEC Montréal.

À propos de l'auteur

Rahma Eldeeb

MSc Environmental science and sustainability, Université de Montréal.

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