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Quels modèles de production et de distribution pour l’électricité de demain ?

S’il sem­ble aujourd’hui évi­dent qu’un aban­don des éner­gies fos­siles à court terme est impos­si­ble, il con­vient d’examiner quel sera pour les décen­nies à venir le mix énergé­tique le plus per­ti­nent (pour l’environnement, mais aus­si économique­ment et sociale­ment), notam­ment en matière de pro­duc­tion et de dis­tri­b­u­tion d’électricité.

L’ac­cès fiable à une énergie bon marché est indis­pens­able pour amélior­er les con­di­tions de vie des pop­u­la­tions à tra­vers le monde. Il est essen­tiel pour per­me­t­tre aux pays émer­gents de pour­suiv­re leur proces­sus de con­ver­gence économique. En ce qui con­cerne l’élaboration des poli­tiques énergé­tiques, il faut se ren­dre à l’évidence que quels que soient leurs objec­tifs, l’abandon total des éner­gies fos­siles n’est pas envis­age­able dans les prochaines décennies. 
 
C’est vrai non seule­ment pour les pays con­som­ma­teurs, mais égale­ment pour les pays pro­duc­teurs de ces éner­gies. En effet, la très grande majorité de ceux-ci (1) ont grand besoin des revenus provenant de la vente de leurs pro­duits énergé­tiques pour assur­er la paix sociale, leur pop­u­la­tion étant généreuse­ment sub­ven­tion­née par l’État. C’est cette préoc­cu­pa­tion qui, entre autres, a motivé les mem­bres de l’Organisation des pays expor­ta­teurs de pét­role (OPEP) et la Russie à con­trôler l’offre pour sta­bilis­er les prix du pét­role à un niveau accept­able pour leur poli­tique intérieure. En l’occurrence, l’abondance des réserves d’énergie fos­sile n’a pas joué un rôle déter­mi­nant. Un tel accord a pu être con­clu rel­a­tive­ment rapi­de­ment grâce à leurs régimes forts et à la très grande con­cen­tra­tion des pou­voirs de déci­sion. Aux États-Unis, l’exploitation du pét­role et du gaz de roche-mère (2) a con­duit à une réduc­tion con­sid­érable de la dépen­dance énergé­tique, voire à l’autonomie comme c’est le cas pour le gaz.
 
La muta­tion des sys­tèmes élec­triques varie selon le degré de développe­ment des pays et en fonc­tion des déci­sions poli­tiques dans le cadre de la théorie du change­ment cli­ma­tique dévelop­pée par le Groupe d’experts inter­gou­verne­men­tal sur l’évolution du cli­mat (GIEC). Cette organ­i­sa­tion poli­tique con­sid­ère que les émis­sions de gaz à effet de serre (GES) d’origine anthropique sont la cause des per­tur­ba­tions du cli­mat et, en par­ti­c­uli­er, du réchauf­fe­ment de l’atmosphère. En con­séquence, elle estime indis­pens­able de réduire dras­tique­ment et rapi­de­ment de telles émis­sions. La poli­tique bas car­bone, une prise de con­science plus aigüe des effets néfastes de la pol­lu­tion, le développe­ment des tech­nolo­gies et l’innovation remet­tent en ques­tion les mod­èles énergé­tiques traditionnels.
 
Les enjeux énergé­tiques autour de la poli­tique bas carbone
 
La poli­tique bas car­bone con­duit à une part crois­sante des éner­gies renou­ve­lables (prin­ci­pale­ment éoli­enne et pho­to­voltaïque) dans le mix élec­trique. Ces éner­gies inter­mit­tentes (elles ne sont pas pro­duites en l’absence de vent et en cas de vent trop fort ou de manque de lumi­nosité) requièrent des dis­po­si­tions (par exem­ple, la ges­tion de la demande) et des investisse­ments spé­ci­fiques coû­teux (entre autres, d’infrastructures et de stock­age) pour com­penser l’intermittence de la pro­duc­tion et donc pour assur­er l’adéquation entre l’offre et la demande d’électricité.
 
La pro­duc­tion renou­ve­lable est dis­per­sée, au lieu d’être con­cen­trée comme l’est celle des cen­trales ther­miques, hydrauliques à bar­rage ou nucléaires. En out­re, les con­som­ma­teurs sont sus­cep­ti­bles d’être égale­ment pro­duc­teurs (par exem­ple, en cas d’excédents de pro­duc­tion des pan­neaux pho­to­voltaïques instal­lés sur les toits de rési­dences ou d’usines) et devi­en­nent ain­si des élé­ments act­ifs du sys­tème élec­trique. Il en résulte des flux bidi­rec­tion­nels sur les réseaux électriques.
 
Tout ceci rend obsolètes les mod­èles élec­triques tra­di­tion­nels. Notons, chemin faisant, que la péné­tra­tion trop rapi­de et trop pré­coce de ces éner­gies inter­mit­tentes entraine de lourds dys­fonc­tion­nements opéra­tionnels, économiques et financiers (3).
 
La poli­tique bas car­bone affecte égale­ment le trans­port par route. Ain­si, pour réduire la pol­lu­tion, d’une part, et les émis­sions de GES, de l’autre, le rem­place­ment pro­gres­sif des voitures équipées de moteur à com­bus­tion par des voitures élec­triques (VE) est adop­té par un nom­bre crois­sant de pays (4). Ce type de voiture peut égale­ment con­tribuer au stock­age d’électricité. En effet, nom­bre d’entre elles ne sont util­isées que pour des déplace­ments urbains et sont par­quées la plus grande par­tie de la journée et, bien enten­du, la nuit. Leurs bat­ter­ies chargées à des moments oppor­tuns pour le réseau, lorsque la demande d’électricité est faible durant la journée, ou pen­dant la nuit, pour­raient être déchargées dans le réseau lorsque la demande est élevée. Dans ce con­texte, les réseaux intel­li­gents (smart grids) sont appelés à jouer un rôle essen­tiel de sur­veil­lance, de com­mu­ni­ca­tion et de con­trôle pour inté­gr­er les charges et décharges (injec­tion d’électricité dans le réseau). Un tel stock­age dis­tribué pour­rait ain­si faire par­tie d’une stratégie locale d’intégration de l’éolien et du photovoltaïque.
 
La poli­tique bas car­bone n’est pas une pri­or­ité pour les grands émer­gents comme la Chine ou l’Inde, qui sont plus soucieux d’assurer leur crois­sance pour attein­dre le plus rapi­de­ment pos­si­ble un niveau de prospérité suff­isant. Elle ne fait d’ailleurs pas l’unanimité par­mi les pays développés.

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[mks_accordion_item title=“TOP 10 de la pro­duc­tion d’électricité dans le monde en 2016″][/mks_accordion_item]

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Une poli­tique qui ne fait pas l’unanimité dans l’Union européenne
 
L’Union européenne est fort divisée sur ce sujet. Si la Com­mis­sion, en tant que telle, est con­va­in­cue du bien-fondé d’une poli­tique bas car­bone et sou­tient ses con­séquences énergé­tiques, les pays du groupe de Viseg­rad (Pologne, Hon­grie, République tchèque et Slo­vaquie) y sont opposés essen­tielle­ment pour des raisons économiques.
 
D’une manière générale, les États mem­bres de l’Ouest européen sup­por­t­ent, avec des nuances non nég­lige­ables et selon des sché­mas par­fois peu rationnels, le refor­matage du sys­tème élec­trique résul­tant de la poli­tique bas car­bone. En out­re, la restruc­tura­tion des sys­tèmes élec­triques de ces pays est ren­due plus com­plexe encore par le dossier nucléaire, à haute con­no­ta­tion émotionnelle.
 
La France (comme la Suède) a un parc élec­trique très large­ment bas car­bone : nucléaire et hydraulique. Sor­tir du nucléaire, non émet­teur de GES, est une déci­sion pure­ment poli­tique et large­ment irra­tionnelle, sur­fant sur les réac­tions émo­tion­nelles sus­citées par la cat­a­stro­phe de Fukushi­ma (5). D’ailleurs, le gou­verne­ment français actuel, mal­gré les promess­es d’Emmanuel Macron durant sa cam­pagne élec­torale, a dû faire marche arrière et reporter la réduc­tion de 75 % à 50 % de la part d’électricité nucléaire dans le mix élec­trique au-delà de 2025 (6).
 
Le fac­teur émo­tion­nel fut par­ti­c­ulière­ment exem­plaire en Alle­magne. Alors qu’avant Fukushi­ma, la chancelière Merkel avait annon­cé la renais­sance du nucléaire, après l’accident, elle a décidé de fer­mer immé­di­ate­ment la moitié de la capac­ité nucléaire et l’autre moitié en 2022. Cette déci­sion s’est avérée poli­tique­ment et économique­ment erronée. Elle a, en effet, fait explos­er les prix de l’électricité, réduit le pou­voir d’achat des ménages et la com­péti­tiv­ité des entre­pris­es au point d’amener le gou­verne­ment à exempter l’industrie expor­ta­trice du sur­coût du renou­ve­lable. Elle a égale­ment mis en grande dif­fi­culté les pro­duc­teurs d’électricité (7). Et, comble d’incohérence, les unités nucléaires (non émet­tri­ces de GES) mis­es hors ser­vice ont été rem­placées par des unités de pro­duc­tion au char­bon et au lig­nite pol­lu­antes et grandes émet­tri­ces de GES.
 
Il en va de même en Bel­gique, où plus de la moitié de l’énergie élec­trique est d’origine nucléaire bon marché. La déci­sion du gou­verne­ment belge d’arrêter tous les réac­teurs nucléaires entre 2022 et 2025 est non seule­ment inco­hérente mais pra­tique­ment irréal­is­able. Elle n’est jus­ti­fiée ni par la poli­tique de l’UE, ni par des raisons tech­niques, de sûreté ou économiques. La mise à niveau des unités les plus récentes (plus de la moitié du parc nucléaire) ne pose pas de prob­lème et est meilleur marché que la con­struc­tion de nou­velles unités ther­miques au gaz, indis­pens­ables en cas de sor­tie totale du nucléaire pour assur­er la sécu­rité d’approvisionnement.
 
Quelles sont les poli­tiques bas car­bone ailleurs dans le monde ? 
 
La Suisse présente un mod­èle intéres­sant dans la mesure où elle est une plaque tour­nante élec­trique au cœur de l’Europe et une con­tributrice d’énergie de pointe. Elle a un rôle piv­ot dans la con­fig­u­ra­tion élec­trique européenne : le trans­port nord-sud et est-ouest tran­site par la Suisse. Quoique son parc élec­trique soit presque entière­ment bas car­bone, elle envis­age l’adoption d’objectifs qu’elle qual­i­fie de plus ambitieux que par le passé en matière de poli­tique énergé­tique et envi­ron­nemen­tale. Qu’elle soit soucieuse de s’aligner sur la stratégie et les objec­tifs de l’UE, même si celle-ci est par­fois con­testable, on peut le com­pren­dre vu sa posi­tion au car­refour des échanges élec­triques européens. Mais qu’elle décide de sor­tir du nucléaire (non émet­teur de GES) au nom du principe de pré­cau­tion (util­isé trop sou­vent de manière abu­sive comme jus­ti­fi­ca­tion) est un exem­ple de plus du con­formisme politique.
 
Le cas de la Norvège est encore plus sur­prenant. Sa pro­duc­tion élec­trique est qua­si entière­ment hydraulique. C’est une source d’électricité mûre, bon marché, renou­ve­lable et répon­dant aux besoins des con­som­ma­teurs depuis de nom­breuses décen­nies. Pourquoi dès lors vouloir chang­er un mod­èle per­for­mant pro­duisant une énergie abon­dante per­me­t­tant l’exportation d’électricité bas car­bone, notam­ment au Dane­mark ? Pourquoi vouloir intro­duire le renou­ve­lable inter­mit­tent, qui entraine des investisse­ments sup­plé­men­taires sans aug­menter la qual­ité et la sécu­rité de l’approvisionnement élec­trique ? À la suite du tsuna­mi, le Japon a décidé la fer­me­ture de 54 réac­teurs de son parc nucléaire. Avant cet acci­dent, l’électricité était pro­duite à parts qua­si égales par le gaz (30 %), le nucléaire (27 %) et le char­bon (25 %) (8).
 
Après l’arrêt du nucléaire, la part du gaz est mon­tée à 42 % et celle du char­bon à 30 %. Le Japon a même dû aug­menter la part de l’électricité pro­duite à par­tir de fuel de 7 % à 14 %. Cette sit­u­a­tion a eu de pro­fondes con­séquences : une forte crois­sance des impor­ta­tions de char­bon et d’hydrocarbures, mul­ti­pli­ant par qua­tre le déficit com­mer­cial du pays entre 2011 et 2014 ; une aug­men­ta­tion autour de 20 % de la fac­ture d’électricité des ménages et surtout des entre­pris­es ; et un accroisse­ment des émis­sions des GES.
 
Un « plan stratégique pour l’énergie » a fixé de nou­veaux objec­tifs, avec une prévi­sion de pro­duc­tion nucléaire de 20 % du mix élec­trique et de 24 % pour les éner­gies renou­ve­lables. Au total, 12 des 54 réac­teurs ini­ti­aux – dont ceux de Fukushi­ma –  ont été défini­tive­ment mis à l’arrêt, tan­dis qu’un plan de redé­mar­rage des 42 autres réac­teurs a été engagé, con­join­te­ment à un ren­force­ment des règles de sûreté. À l’été 2017, cinq réac­teurs avaient été remis en service.
 
Des enjeux dif­férents pour les pays émergents
 
Les préoc­cu­pa­tions cli­ma­tiques de l’UE et de cer­tains pays dévelop­pés – dont ne font pas par­tie les États-Unis – ne sont pas la pri­or­ité des pays émer­gents, tant s’en faut. La Chine et l’Inde en sont une bonne illustration.
 
Ces deux pays doivent en effet faire face à des besoins énergé­tiques immenses pour assur­er leur développe­ment, avec comme corol­laire une con­som­ma­tion énergé­tique crois­sante résul­tant de l’augmentation des revenus de leurs pop­u­la­tions. Ils ne peu­vent donc renon­cer à aucune source d’énergie, en par­ti­c­uli­er d’énergie élec­trique. En out­re, ils sont con­fron­tés à une pol­lu­tion cat­a­strophique dans les cen­tres urbains, mais pas seulement.
 
C’est la rai­son pour laque­lle la Chine tout comme l’Inde investis­sent mas­sive­ment dans la pro­duc­tion d’électricité nucléaire (peu émet­trice de GES) mais égale­ment ther­mique (char­bon) à la fois pol­lu­ante et grande émet­trice de GES (9). 
 
Toute­fois, en Chine, l’exploitation rentable des gaz de roche-mère, grâce aux pro­grès tech­nologiques de for­age et per­me­t­tant une meilleure éval­u­a­tion des vol­umes des réserves, est de nature à per­me­t­tre le rem­place­ment du char­bon par du gaz de roche-mère, moins pol­lu­ant et incidem­ment moin­dre émet­teur de GES.
 
Élé­ments de prospective
 
En Europe, l’évolution des sys­tèmes élec­triques est portée, comme vu précédem­ment, à la fois par le car­ac­tère inter­mit­tent et fluc­tu­ant de la pro­duc­tion renou­ve­lable ; une généra­tion d’électricité plus dis­per­sée (éoli­enne et pho­to­voltaïque) ain­si qu’un stock­age par bat­ter­ies (actuelle­ment de rel­a­tive­ment faible capac­ité) répar­ti sur tout le ter­ri­toire et la coex­is­tence de flux bidi­rec­tion­nels sur les réseaux. La ges­tion de la demande requiert donc désor­mais des réseaux de plus en plus intel­li­gents (smart grid), une coor­di­na­tion accrue entre les com­posantes et les acteurs du sys­tème élec­trique et une numéri­sa­tion tou­jours plus poussée. La péné­tra­tion crois­sante de cette tech­nolo­gie fait d’ailleurs de la cyber­sécu­rité l’un des piliers impor­tants de la sécu­rité énergétique.
 
L’analyse des infor­ma­tions et l’Internet des objets influeront ain­si de façon gran­dis­sante sur le fonc­tion­nement des sociétés d’électricité par dif­férents biais :
• une automa­ti­sa­tion crois­sante avec, par exem­ple, l’utilisation de détecteurs dig­i­taux en vue d’augmenter la puis­sance de machines exis­tantes (tur­bines) ;
• la sur­veil­lance des per­for­mances, notam­ment par cap­ture dig­i­tale d’informations en vue d’améliorations incré­men­tielles. Ain­si, con­naître de manière pré­cise la per­for­mance des tur­bines à dif­férents moments per­met un tra­vail d’analyse déclen­chant rapi­de­ment les actions appro­priées dans les domaines des ser­vices et de l’entretien, ce qui con­duit à des économies significatives ;
• la ges­tion à dis­tance, qui est par­ti­c­ulière­ment impor­tante en milieu rural ;
• la tech­nolo­gie d’information « en nuage » (cloud based IT). Une plate-forme d’entreprise « en nuage » (cloud plat­form) per­met d’accélérer la crois­sance et les résul­tats de celle-ci :  par exem­ple, après con­sol­i­da­tion des don­nées dans le cloud, l’amélioration de l’exploitation de capac­ités sous-util­isées ou une meilleure analyse de la sit­u­a­tion des con­som­ma­teurs indi­vidu­els. À leur tour, une col­lecte automa­tique plus rapi­de des fac­tures impayées et des presta­tions non fac­turées par oubli ou nég­li­gence, une prévi­sion pré­cise de la demande et des revenus et l’automatisation des proces­sus aug­mentent per­for­mance et rentabilité.
 
L’innovation tech­nologique au cœur de l’avenir électrique
 
Quant aux types de pro­duc­tion d’électricité, il est dif­fi­cile de les prévoir à long terme vu le nom­bre de paramètres qui inter­vi­en­nent (entre autres, les pro­grès tech­nologiques, les inno­va­tions, l’évolution des men­tal­ités, les con­textes poli­tiques, la fin des sub­ven­tions pour le renouvelable).
 
On peut, toute­fois, estimer que cer­taines tech­nolo­gies n’ont pas ou peu d’avenir, telles que l’éolien sur terre (onshore) ou la bio­masse de pre­mière génération. 
 
D’autres font l’objet de recherch­es soutenues comme celles sur l’hydrogène et les algues (10) comme vecteurs énergé­tiques ou la généra­tion d’électricité alter­na­tive util­isant la force des courants marins. Il fau­dra encore du temps pour que ces tech­nolo­gies atteignent une matu­rité suff­isante pour une com­mer­cial­i­sa­tion à  grande échelle.
 
En tout état de cause, il faut pren­dre le temps de réfléchir avant de renon­cer défini­tive­ment à une fil­ière de pro­duc­tion d’électricité. L’évolution de la tech­nolo­gie est sus­cep­ti­ble de remet­tre à l’honneur des types de pro­duc­tion qui avaient été aban­don­nés pour des raisons économiques ou écologiques.
 
En résumé, l’avenir des sys­tèmes élec­triques, plus spé­ciale­ment européens vu la poli­tique bas car­bone de nom­breux États mem­bres, dépend de leur capac­ité à faire con­fluer la tech­nolo­gie de l’information (Infor­ma­tion Tech­nol­o­gy-IT) et la tech­nolo­gie de l’exploitation (Oper­a­tional Tech­nol­o­gy-OP). C’est par les plates-formes numériques que les sys­tèmes élec­triques seront plus con­nec­tés et plus intelligents.
 
Ce défi est-il réal­is­able sans s’adosser à des entre­pris­es tech­nologiques de l’information (par parte­nar­i­at ou par acqui­si­tion) maitrisant le numérique, le « big data » et la capac­ité d’analyser de grandes quan­tités d’informations, toutes choses pri­mor­diales pour assur­er la per­for­mance ou tout sim­ple­ment la survie ?
 
Actuelle­ment, ce sont les sociétés de trans­port d’électricité (en Europe, elles sont séparées de la pro­duc­tion et de la four­ni­ture d’électricité (11) qui sont les moteurs des sys­tèmes élec­triques. Elles sont donc les pre­mières con­cernées par ce changement.
 
Les sociétés de pro­duc­tion sont con­fron­tées aux mêmes prob­lèmes d’optimisation et d’efficacité. Une cen­trale élec­trique est un sys­tème com­plexe qui requiert une opti­mi­sa­tion con­stante par arbi­trages entre la disponi­bil­ité, la pro­duc­tion, le ren­de­ment, la main­ten­abil­ité (12), l’usure et la flex­i­bil­ité. Si ces arbi­trages n’utilisent pas toutes les don­nées disponibles obtenues grâce aux dif­férents out­ils numériques, la cen­trale n’est pas exploitée de manière opti­male, ce qui con­duit à des retours sur investisse­ments médiocres.
 
En out­re, les sociétés de pro­duc­tion sont appelées à tra­vailler davan­tage avec les con­som­ma­teurs pour iden­ti­fi­er et adapter les solu­tions. Elles devi­en­nent ain­si des con­seillers en énergie. La ques­tion est de savoir qui pren­dra l’initiative de ce change­ment de par­a­digme : les sociétés d’électricité ou les entre­pris­es tech­nologiques de l’information ? Si les élec­triciens ne procè­dent pas rapi­de­ment au refor­matage néces­saire, les entre­pris­es tech­nologiques en prof­iteront pour pren­dre le con­trôle des sys­tèmes élec­triques comme elles l’ont déjà fait dans d’autres secteurs économiques.

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[mks_accordion_item title=“Carte de l’Eu­rope — Elec­tric­i­ty Map”]

Carte de l’Europe issue du site Elec­tric­i­ty Map, qui con­siste à mon­tr­er d’où provient l’électricité et quelle quan­tité de CO2 a été émise pour la pro­duire, en prenant en compte les impor­ta­tions et les expor­ta­tions. Plus la couleur tend vers le noir et plus il y a eu de CO2 émis. Les pays en gris n’ont pas été étudiés. 
Pour plus d’informations : www.electricitymap.org. (© Elec­tric­i­ty Map)[/mks_accordion_item]

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Notes
(1) Les États-Unis sont, à cet égard, une excep­tion, surtout à la suite des pro­grès tech­nologiques qui ont per­mis l’exploitation d’immenses réserves de pét­role et de gaz de roche-mère à des coûts très bas.
(2) Le gaz et le pét­role de roche mère, à la dif­férence des hydro­car­bu­res  con­ven­tion­nels, n’ont pas migré vers la sur­face au cours de mil­lions d’années à la faveur de mou­ve­ments tec­toniques, d’éruptions vol­caniques, etc. Ils sont restés piégés dans les roches dens­es où ils se sont dévelop­pés, d’où le nom de roche-mère.
(3) Par exem­ple, en Alle­magne, l’électricité éoli­enne est générée prin­ci­pale­ment dans le Nord du pays, alors que la plu­part des gros con­som­ma­teurs se trou­vent dans le Sud et l’Ouest. Les réseaux de trans­port d’électricité n’ont pas été prévus pour de tels flux, ni adap­tés en con­séquence (ren­force­ment des lignes exis­tantes ou nou­velles lignes). Le courant, ne pou­vant cir­culer sur le réseau alle­mand, est donc achem­iné par les réseaux des pays voisins avec des con­ges­tions haute­ment préju­di­cia­bles pour les sys­tèmes élec­triques de ces derniers.
(4) Les bio­car­bu­rants n’ont plus la cote. « Salués au départ comme “car­bu­rants verts”, les pre­miers car­bu­rants exploités à l’échelle indus­trielle ont été remis en ques­tion à la fois pour la con­som­ma­tion réelle d’énergie lors de leur fab­ri­ca­tion et pour leur impact sur les cul­tures des­tinées à l’alimentation humaine » (Planète éner­gies, « Les bio­car­bu­rants sont-ils vrai­ment “verts” et durables ? », 2 août 2016).
(5) Rap­pelons que Fukushi­ma n’est pas un acci­dent d’origine nucléaire mais fut causé par un tsuna­mi, phénomène naturel, qui a noyé les pom­pes de refroidisse­ment des réacteurs.
(6) Cet objec­tif était inscrit dans la loi de tran­si­tion énergé­tique votée en 2015 et était égale­ment un engage­ment de cam­pagne d’Emmanuel Macron.
(7) Elle a à ce point frag­ilisé les gross­es sociétés de pro­duc­tion d’électricité alle­man­des (ce qui s’est traduit par une chute sub­stantielle de leurs cours de Bourse) que trois d’entre elles ont intro­duit un recours devant la Cour con­sti­tu­tion­nelle fédérale visant à une com­pen­sa­tion pour les dom­mages occa­sion­nés par la sor­tie pré­coce du nucléaire. Le juge­ment de la Cour leur a été favorable.
(8) Planète éner­gies, dossier : « Le Japon et l’énergie », « Le Japon à la recherche de son équili­bre énergé­tique », 23 octo­bre 2017. [Les chiffres du para­graphe suiv­ant sont issus de la même source, NdlR]
(9) La Chine a plan­i­fié une capac­ité nucléaire de 150 GW d’ici à 2030 (con­tre 58 GW en 2020/2021) et bien plus d’ici à 2050, tan­dis que l’Inde espère avoir une capac­ité en ligne de 63 GW en 2032 et vise une pro­duc­tion nucléaire de 25 % de son mix élec­trique en 2050 (Nuclear pow­er in Chi­na, World Nuclear Asso­ci­a­tion, octo­bre 2017).
(10) Les sci­en­tifiques de Syn­thet­ic Genomics, Inc et d’ExxonMobil ont dévelop­pé une souche d’algue capa­ble de con­ver­tir du car­bone en une quan­tité record de corps gras, rich­es en énergie, et qui peu­vent être trans­for­més en biodiesel.
(11) Le troisième paquet énergé­tique, visant à la libéra­tion des marchés du gaz et de l’électricité et, entre autres, la sépa­ra­tion de la pro­duc­tion et de la four­ni­ture d’électricité du trans­port de celle-ci, a été pro­posé par la Com­mis­sion européenne en sep­tem­bre 2007 et adop­té par la par­lement et le Con­seil européens en sep­tem­bre 2009.
(12) Apti­tude d’un sys­tème a être main­tenu (ou rétabli) dans un état lui per­me­t­tant d’accomplir la fonc­tion atten­due. [NdlR]
 
Pho­to ci-dessus : vue noc­turne de Shang­haï, cap­i­tale économique de la Chine. Alors que la con­som­ma­tion d’électricité dans le pays a aug­men­té de 6,6 % en 2017, pour attein­dre 6 310 mil­liards de kWh (soit 10,7 % d’augmentation par rap­port à 2016), les autorités chi­nois­es ont approu­vé en aout dernier la fusion entre le prin­ci­pal pro­duc­teur nation­al de char­bon (Shen­hua Group) et la com­pag­nie d’électricité Chi­na Guo­di­an Group pour for­mer le pre­mier four­nisseur mon­di­al d’électricité avec une capac­ité instal­lée de 225 gigawatts. (© Shutterstock/Brian Kinney)

À propos de l'auteur

Jean-Pierre Schaeken Willemaers

Jean-Pierre Schaeken Willemaers

Président du pôle Énergie, climat, environnement à l’Institut Thomas More.

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